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29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 18:53
Une contribution aux discussions autour du site qui nous est cher, ce texte de Pierre Fluck, datant de 2007, qui détaille les mille et unes raisons qui justifient notre engagement en faveur du carreau Rodolphe.


Cresat (Centre de recherche sur les économies, les arts et les techniques) Mulhouse- UHA

 

Pourquoi conserver et valoriser le carreau Rodolphe?

 

L’attitude française

 

Les Français rechignent encore à s’intéresser à leur patrimoine industriel. Pourtant, les exemples de récupération de friches industrielles suivie de leur reconversion se multiplient ces toutes dernières années. Ils se dénombrent à présent par milliers, et il n’est qu’à voir pour s’en convaincre le succès qu’ont connu des villes comme Roubaix, Nantes, Troyes ou Elbeuf, qui ont construit la modernité en misant sur une réutilisation intelligente de leur patrimoine industriel. Ou encore, il n’est qu’à lire le dernier numéro de la revue du CILAC «L’archéologie industrielle en France» pour réaliser l’ampleur de ce mouvement, qui conduit à intégrer dans les préoccupations des Français la préservation des sites contemporains, au même titre qu’ils se soucient de celle de monuments antiques ou de cathédrales médiévales. En cela, la France s’inscrit progressivement dans un mouvement qui transforme en profondeur l’opinion du citoyen européen par rapport à son patrimoine, même si notre pays accuse encore quelques décennies de retard vis-à-vis de plusieurs de ses voisins (notamment l’Allemagne et surtout le Royaume Uni).

Gardons à l’esprit la définition du patrimoine c’est quelque chose que nous recevons de nos prédécesseurs, et que nous jugeons suffisamment intéressant pour que nous nous considérions investis de la mission de le préserver pour le transmettre à nos descendants. L’attitude de défiance qu’a encore le citoyen moyen face au patrimoine industriel, le jugeant inesthétique ou trop récent pour être intéressant, s’explique en particulier par l’ampleur du traumatisme qu’a engendré la désindustrialisation, qui le conduit à se réfugier dans l’oubli. Elle s’explique également par l’éducation que reçoivent nos compatriotes, qui les porte à davantage d’ouverture (typiquement française) envers le domaine des arts et de la beauté dite «classique», alors que dans les pays anglo-saxons, ces domaines ne sont pas incompatibles avec une culture du monde du travail et une sensibilisation aux paysages, monuments et objets qu’il nous a laissé.

 

Les lieux industriels, esthétiques ou inesthétiques?

 

Outre que bon nombre de friches industrielles s’inscrivent résolument dans le beau, la notion d’esthétique peut être très diversement perçue selon l’approche que l’on peut avoir de l’usine désaffectée. La batterie de hauts fourneaux dite Vôlklinger Hùtte, en Sarre, peut chez certains susciter une réaction d’effroi et de recul, chez d’autres engendrer une curiosité d’ingénieur ou de technicien (comment ça fonctionne ?)... D’autres encore, plus nombreux qu’on ne le croit, y verront une forme d’esthétique, ou de poésie, inspirant peintes et photographes ces manifestations de l’activité laborieuse, devenues inutiles, leur paraissent sous un jour totalement nouveau. Voyez comme les friches industrielles, et les «usines-machines», ont inspiré de grands photographes comme les Becher (Bernd et Hilla Becher, exposition au Centre Pompidou en 2004). Cette même batterie de la Vôlklinger Hùtte a tout de même, comme d’autres sites de la même trempe, été classée patrimoine mondial de I’UNESCO. Ainsi, la notion d’esthétique est non seulement très discutable, mais elle se façonne par l’éducation populaire, par le regard rénové qu’elle peut conduire à porter sur les choses.

 

La seule bonne gestion

 

Une position visant à se défaire de ses friches industrielles tient à présent du combat d’arrière-garde. Cette position ne résiste pas à l’analyse, qui met en avant la reconversion des friches industrielles comme la seule issue raisonnable à la gestion du territoire, pour les trois raisons suivantes:

une raison culturelle et politique: notre culture, acquise par capitalisation de vécus dans les différentes périodes de l’histoire, doit énormément au développement de la civilisation industrielle des deux derniers siècles : en faire abstraction serait construire notre avenir en se coupant de notre identité culturelle. Un tel reniement serait très grave.

une raison économique et sociale : la plupart des reconversions normales (entreprises, bureaux, logements, commerce et artisanat...) de sites industriels se sont révélées moins coûteuses que leur démolition en vue de faire place à des constructions nouvelles

• la troisième raison est que la reconversion des friches industrielles s’inscrit dans le développement durable : elle rassemble des activités nouvelles dans des lieux que la société se réapproprie, et sa mise en œuvre représente une énorme économie globale au plan énergétique (une « médecine douce », en quelque sorte).

 

Les arguments régionaux

 

L’Alsace est un pays dont le souffle de l’histoire industrielle est au moins aussi fort que sa tradition agricole. Par le canal de voix qui n’ont pas toujours été inspirées par une réflexion, elle se veut véhiculer une image de ruralité (les châteaux en ruines, les cigognes et les maisons à colombages croulant sous les géraniums) qui n’est qu’en partie vraie, et que vient soutenir un folklore pas toujours authentique, car importé massivement de Bavière durant la période de l’annexion par l’Allemagne. Cette image rurale est une image fausse, pour la raison très forte que l’Alsace a été au courant des XIXe et XXe siècles une des toutes premières régions industrielles françaises. La désindustrialisation a porté les Alsaciens à tenter de l’oublier.

L’Alsace se doit de réagir. si elle ne veut pas se retrouver à la traîne des régions françaises. pour la gestion de son patrimoine industriel.

L’Écomusée d’Alsace l’a bien compris. Bien qu’initié par une dynamique autour de la maison paysanne, il s’est affirmé depuis nombre d’années comme un concentré de la culture et des sociétés de l’Alsace, autant rurales qu’industrielles, ce qui est juste. Afficher une Alsace presque exclusivement rurale serait une énorme tromperie et un manque de respect vis-à-vis du visiteur. Qui plus est dans une implantation territoriale incluse dans l’enceinte du second plus grand bassin potassique d’Europe.

 

Les arguments politiques

 

Prendre garde à la mobilisation. Lorsque la démolition du chevalement Théodore à Wittenheim a été programmée en 1995, une pétition rassemblant 3500 signatures a conduit à sa sauvegarde par l’acquisition du statut de monument historique. Cet exemple montre la puissance de l’élan populaire qui peut être généré dans le bassin potassique d’Alsace. Car ce sont des dizaines de milliers de personnes qui ont vécu par et pour cette aventure qui n’a même pas duré cent ans. Tout dans les villages et cités du bassin potassique s’abreuve au souvenir de la potasse, patrimoine architectural et matériel, mais aussi patrimoine de mémoire.

Les derniers sites d’Alsace. Contrairement à l’essentiel des sites industriels, la sauvegarde des chevalements miniers, tant dans le bassin potassique que dans le Nord ou en Lorraine, est coûteuse, et leur reconversion difficile (qu’en faire, si ce n’est des monuments de mémoire, des musées ou des belvédères ?). C’est pour cette raison qu’il n’est matériellement pas possible de les conserver tous, ni même d’en conserver une partie significative. Ces dernières années, la plus grande partie des chevalements du bassin potassique d’Alsace ont été abattus, même ceux qui présentaient des particularités patrimoniales, comme le chevalement Max (le plus ancien, totalement en fer) ou le chevalement Staffelfelden (le plus récent et le plus haut, d’une typologie tout à fait particulière). Il est probable que d’autres suivront (que va-t-il advenir d’Amélie i et 2 ?). Les populations locales, les agents du ministère de la Culture et des associations de défense du patrimoine ne s’y sont pas réellement opposés, pour une raison très claire l’intégration des chevalements Rodolphe 1 et 2 dans l’enceinte de l’Écomusée et leur valorisation, gui les sauvegarderait à demeure. Les deux chevalements Rodolphe seraient à leurs yeux la mémoire, inscrite en grand dans le paysage, de l’industrie haut-rhinoise du XXe siècle. Avec le chevalement Théodore protégé au titre des monuments historiques, ils composent d’ailleurs la trilogie des matériaux qui est le fondement même de la typologie des chevalements d’Alsace (mémoire de maîtrise Ph. KUCHLER, 1994) : fer (Rodolphe 1, restauré en 1920, c’est maintenant le plus ancien du bassin), béton armé (Rodolphe 2, 1927), acier (Théodore, 1957). Il est évident que de s’en prendre aux chevalements Rodolphe provoquerait une levée de boucliers sans précédent, une mobilisation de tous les acteurs, et on doit s’attendre en outre, en ce cas, à une protection immédiate au titre des monuments historiques (car à nouveau, si celui-ci n’avait pas été demandé, on le doit au fait que le site était considéré comme protégé par son intégration à l’Écomusée).

Un ensemble cohérent. Un argument plus fort réside dans le cahier des charges qui doit présider à toute reconversion (y compris à vocation muséographique) : au premier rang de ce cahier des charges figure en effet l’exigence de ne pas requalifier un bâtiment ou un élément isolé, mais un ensemble significatif gui seul revêt une valeur en terme de cohérence et de lisibilité mémorielle. S’il ne subsistait que son chevalement (ou ses deux chevalements), le site Rodolphe perdrait toute sa saveur, sa signification, il serait réduit à un simple monument, un signal architectural. Or ce que nous avons sur le site Rodolphe, c’est bel et bien l’ensemble d’un carreau minier, comportant les chevalements à l’aplomb des deux puits, les bâtiments de recettes qui les «emballent», les deux machines d’extraction dans leur bâti, le moulin à sel, le hangar à sel brut, le château d’eau, les vestiaires et les bureaux, les ateliers.., et la voie ferrée.

De ce fait même, ce site apparaît comme un de ces exemples devenus rares de grands ensembles industriels cohérents, complets, sur lesquels une valorisation intelligente peut faire comprendre aux générations comment vivait cette industrie, à l’image d’un gigantesque organisme. Par retour, c’est aussi ce gigantisme qui est cause d’un entretien difficile, mais les vitres cassées de ces grandes carcasses de briques qui peuvent donner une image repoussante à celui qui n’en perçoit pas la «poésie» (et à travers elle l’image ainsi véhiculée d’une prodigieuse aventure humaine) ne sont aucunement cause de péril pour la conservation du site. Un site géant mérite un effort à sa démesure.

L’investissement d’une population. Nous en arrivons enfin à l’aspect humain, lié aux populations qui ont vécu de la potasse, et à ceux qui héritent de ce patrimoine. Ce n’est pas le moindre. Ces acteurs nous diront combien les «anciens» de la potasse ont eu à cœur de s’investir dans la culture et la pérennisation de cette mémoire à destination des générations. Ils nous diront les 600 tonnes de machines remontées du fond. Ils nous présenteront avec fierté la «facture» de leurs 60000 heures de bénévolat réparties sur 13 ans (ajoutez à cela les 6 millions d’euros investis dans «Clair de mine»...). L’auteur de cette petite analyse ne veut en aucun cas verser dans le débat passionnel, mais inciter à vraiment réfléchir : balayer du revers de la main cet investissement énorme, sans doute un des plus brillants exemples au plan national dans le domaine du bénévolat, ne serait-ce pas infliger aux dizaines de milliers de personnes vivant dans le bassin potassique un gigantesque camouflet, qui irait sans doute totalement à l’encontre de la dynamique que les nouveaux artisans et partenaires de la valorisation de ces lieux souhaite insuffler?

 

 

Pierre FLUCK

Docteur-ès-Sciences, Professeur des Universités

Codirecteur du Centre de Recherches sur les Économies, les Sociétés, les Arts et les Techniques

Université de Haute-Alsace

Mulhouse, le 7.03.2007

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