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21 novembre 2008 5 21 /11 /novembre /2008 16:10

Le Monde du 17 novembre 08

Les friches belges prises d'assaut


(...) Sylvain ne compte plus ses passages ici. Le jour, il est un banal Français de 31 ans, consultant en entreprise. La nuit, il est "explorateur urbain". Il arpente les toits, plonge dans les mines, traverse les usines en friche. Il fait partie d'une petite communauté passionnée par la découverte de ces lieux oubliés, devant lesquels on passe sans regarder ou dont on ignore l'existence. Recenser des monuments, raconter le patrimoine caché, parfois au risque d'être reconduit hors des bâtiments - il est rare que la police aille plus loin. Ils sont une petite trentaine, en Belgique, à échanger leurs trésors, sur Internet principalement, avec d'autres défricheurs, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en France... Avec une règle commune : pas de détérioration. (...) Sylvain s'inquiète pourtant de la notoriété de son site Web (www.forbidden-places.net) et de son influence sur les adolescents, plus enclins à prendre des risques. "Un jeune est mort la semaine dernière, raconte-t-il. Il était à la gare Centrale et est tombé dans une cheminée de ventilation." (...) Leur connaissance des bâtiments de Cheratte est digne d'anciens mineurs. Dans ces splendides édifices en brique rongés par le temps, Sandy, ingénieure chimiste dans le civil, fait la guide. "Ici, ce sont les cadrans de pointage", explique-t-elle devant de grands panneaux en bois dans la pièce centrale. "Et là, la salle de recharge des Oldham, les lampes antidéflagrantes." Pour elle, l'abandon du patrimoine industriel est un drame. "Ces bâtiments sont protégés, donc le propriétaire ne peut pas les détruire. Mais vous voyez dans quel état il les laisse..." En chemin vers la destination suivante, les carrières de Caestert et Lanaye, à la frontière néerlandaise, Vincent et Sandy sortent une carte des lieux. C'est un immense gruyère, des milliers de labyrinthes qui s'étalent sur des kilomètres. Comment s'y retrouver ? "On ne s'y retrouve pas !", répondent-ils en choeur. Laura Dambremont, 17 ans, et Nicolas Elias, 24 ans (www.lost-ground.net), les autres explorateurs du jour, n'ont pas l'air plus inquiets que cela. Ils sont venus à l'explo par le biais de la photo.

"Moi, je suis plutôt toits", explique la lycéenne, paupières fardées de rose, treillis et sweat-shirt à l'effigie d'un groupe de rock. "Moi, à la base, j'aime bien les usines", répond Nicolas, qui travaille dans une imprimerie. Le danger n'est pas pour leur déplaire. "Je préfère quand c'est interdit, c'est un peu comme un jeu, on se cache des gardes", affirme-t-il. Dans les carrières de tuffeau de Caestert, pas besoin de ruser pour se cacher. Il suffit d'éteindre sa lampe. Les voûtes de 15 mètres creusées dans cette pierre tendre se ressemblent toutes. Pourtant, Vincent et Sandy finissent par trouver ce qu'ils cherchaient : des graffitis anciens. Là, un soldat dessiné à la sanguine, daté de 1824. Ici, une pendaison ou un manège, dessinés à la même époque. "Une exploitation à ciel ouvert a commencé à grignoter les carrières, explique Vincent. Mais un arrêté de protection a été signé, à cause des graffitis." La préservation des sites préoccupe tous les explorateurs urbains. Gilles Durvaux, 46 ans, le "doyen" du petit groupe belge, est passionné par l'histoire industrielle. Son site Web (www.postindustriel.be) est nourri de récits et de photos prises pendant plus de vingt ans. Devant les batteries de fours étroits de l'ancienne cokerie d'Anderlues, près de Charleroi, il semble ému par ce paysage qu'il a vu des dizaines de fois. "Ici, on voit comment les objets passent d'une civilisation à une autre." L'usine abandonnée est un lieu incroyable. Sa beauté silencieuse abrite un poison mortel.

Derrière les fours, des salles où les machines trempent dans des flaques multicolores, des citernes où l'eau a remplacé le benzol, du cyanure, des mottes cotonneuses d'amiante à l'air libre... Le site est fermé depuis novembre 2002 et immobilisé par un conflit judiciaire. La situation des friches en Belgique diffère de celle de la France, explique Claude Chaline, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris (La Régénération urbaine, PUF "Que sais-je ?", 1999). "En France, l'abandon est rare, dit-il, sauf dans les régions pauvres." Quant à la démolition-reconstruction, elle est rendue difficile par la législation. On lui préfère désormais "la réaffectation des bâtiments abandonnés, surtout dans les villes : on les transforme par exemple en hôtels de luxe". Vincent Duseigne déplore les destructions de plus en plus systématiques du patrimoine industriel wallon. Au fil des ans, il a récupéré de nombreux objets et documents, cartes, carnets d'usines, et a aujourd'hui l'ambition d'ouvrir un musée. Gilles Durvaux, lui, a prévu de partir en Pologne - en Silésie - pour "un reportage social" sur l'industrie. Quant à Sylvain Margaine, il expose régulièrement ses photographies d'explorations, prises des Etats-Unis à l'Australie, en passant par la Belgique. Pour montrer à ceux qui n'auraient pas envie de ramper sous les grillages ce qui se cache derrière.


Clara Georges

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Published by Groupe Rodolphe - dans Dans la presse
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